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PARIS LE PERCHE ARLES I 

© 2018

En bas, la lumière.

L’homme l’avait accueilli à genoux, le dos parfaitement droit, la cape s’étalant sur ses genoux comme une jupe de femme. Le soleil lui frappait la poitrine, et sans dire déjà qu’il étincelait – car plus tard on ne pourrait pas dire autre chose - son corps brillait d’un éclat magnétique, tout à la fois discret et provocant. Il avait écarté les jambes dans un angle quasi érotique.


Une rumeur inquiète parcourut les rangées de gradins, descendit comme une rangée de dominos du haut des arènes jusqu’aux tribunes, finit par s'échouer entre les planches sans parvenir à troubler l’homme agenouillé sur le sable, puis ce fut le silence. Chacun cessa de remuer, on ne se soucia plus du voisin qui prenait trop de place, on se haussa un peu à cause du chapeau du fanfaron assis devant soi, on oublia de fumer ostensiblement son cigare hors de prix, et même cet olibrius qui ne cessait d’hurler à chaque passe malgré les protestations de l’arène entière, même celui-là se tut.


La bête sortit d’un bond, poussée par un élan furieux. C’est à peine si elle frémit en rencontrant le soleil. Puis elle s’élança, jetant ses pattes en avant, cheval de bataille aux muscles de fer, et ses cornes frôlèrent la cape de si près que j’entends encore le bruit qu’elles firent en glissant : un bruit filant, un bruit de comète, d’allumette dont le soufre s’enflamme longtemps.


A peine l’animal s’était-il engouffré dans la cape que celle-ci, tourbillonnant, le laissa ressortir tout à fait de l’autre côté, presque comme si, en deux foulées, il avait réussi à faire le tour de l’homme, comme si l’espace s’était rapetissé dans son mouvement. L’homme se releva, la bête revint vers lui, il la reçut debout cette fois, nous fûmes dix mille à reprendre notre souffle en même temps.

Puis les trompettes claquèrent. Ce fut le tour des chevaux. L’homme attira la bête vers eux par un jeu de virevoltes parfaites, toutes légères, toutes si proches de son torse qu’à chaque fois, on croyait qu’il allait tomber mais non : jamais il n’eut à reculer. L’animal chargea le cheval de droite avec une rage forcenée. Il le fit reculer jusqu’à la barrière, ses pattes arrières plantées dans le sable aussi sûrement que si elles y avaient pris soudain racine. Il souleva le cheval et son cavalier comme des bottes de paille, s’enfonça sur la pique, chargea, chargea autant qu’il put, puis à nouveau happé par le leurre, il se remit à tournoyer autour de l’homme. De nouveau les trompettes. Qu’y avait-il de plus à faire ? L’homme s’empara des banderilles qu’on lui tendait, se mit à danser dans l’arène, cambré comme une danseuse de cabaret, les bras arqués tenant chacun à son extrémité une longue baguette dont il finit par harponner la bête, plongeant sur elle, et dédaignant la protection des barrières (la foule hurlait de délire par-dessus la musique), il se mit à serpenter sous le nez de l’animal avec une provocation mutine.


Puis vinrent les derniers sons de trompette. Tout à coup plus un bruit. Et succédant au grandiose, le sublime.



Rien ne fut plus miraculeux dans ma vie que ces quelques minutes. Des minutes qui se prirent à ressembler à une éternité. Le temps qui se découd, se décide à prendre l’espace sous sa coupe, se ralentit jusqu’à ne plus avancer. L’homme buvait la lumière. Où qu’il aille, de quelque façon qu’il se place, il absorbait le soleil sans déranger le temps qui passe. Tant de choses ont été dites, qui ne valent pas ce que j’ai vu.

On entendait le souffle de la bête répondre aux rugissements sourds de l’homme. Et l’animal tournait, tournait jusqu’à n’être plus qu’une spirale. Et l’homme se tenait à sa place, ne tournant que pour précéder, à peine perceptible, le cercle que l’animal dessinait autour de lui. A eux deux, ils recréaient à la fois l’espace et le temps, s’enveloppant de lumière à chaque tour, se dégageant du sable, lévitant presque tant l’envol à chaque passe était large. C’était beau. Si beau que j’en oubliais complètement qu’on avait mis là le taureau pour lui faire mal.

Seulement du mal avant de le tuer.